Ce site n’a pas été conçu comme un manifeste.
Il ne cherche pas à démontrer qu’une école économique aurait définitivement raison contre toutes les autres.
Son objectif était différent : comprendre les mécanismes, confronter les idées et voir ce que chacune permet d’expliquer.
Mais après ce parcours, il est possible de dire où se situe personnellement celui qui l’a construit.
Mon point de vue
Pour ma part, ce voyage à travers l’histoire économique renforce plutôt ma confiance dans la liberté d’initiative, l’entrepreneuriat, l’expérimentation et les systèmes décentralisés.
Une économie moderne est extraordinairement complexe.
Les connaissances, les besoins, les compétences et les possibilités sont dispersés entre des millions de personnes.
Je pense donc qu’il faut rester très prudent devant l’idée qu’un centre de décision, aussi compétent soit-il, puisse organiser à l’avance cette complexité dans tous ses détails.
De Smith à Hayek en passant par Bastiat et Schumpeter, une intuition revient régulièrement :
une grande partie du progrès naît lorsque des individus peuvent essayer, échanger, entreprendre, se tromper, recommencer et découvrir des solutions que personne n’avait planifiées.
Mais ce choix philosophique n’oblige pas à ignorer ce que les autres penseurs ont vu.
Marx oblige à regarder la propriété du capital et la répartition des gains.
Keynes rappelle qu’une transition peut laisser durablement des ressources et des personnes inutilisées.
Malthus nous rappelle que même une économie très productive reste confrontée à des contraintes physiques.
Friedman montre que les individus adaptent leurs comportements aux règles et aux politiques qui leur sont imposées.
Être plutôt libéral ne signifie donc pas considérer ces questions comme inutiles.
Au contraire :
une société libre doit être capable de les regarder sans détour.
Et l’intelligence artificielle ?
C’est probablement ici que mon opinion personnelle devient la plus forte.
Je pense que l’intelligence artificielle pourrait représenter l’un des bouleversements économiques et sociaux les plus profonds de l’histoire humaine.
Pas simplement parce qu’elle automatise certaines tâches.
Mais parce qu’elle pourrait augmenter à une échelle encore inconnue notre capacité à apprendre, créer, produire, chercher, programmer, concevoir et résoudre des problèmes.
Si cette intuition se confirme, nous pourrions entrer progressivement dans une économie où certaines capacités intellectuelles autrefois rares deviendraient extrêmement abondantes.
Et cela changerait beaucoup de choses.
La grande question pourrait alors ne plus être seulement :
« Comment redistribuer une richesse rare ? »
mais aussi :
« Que devient une société lorsqu’elle devient capable de créer beaucoup plus de richesse avec beaucoup moins de travail humain ? »
C’est une question qui touche directement au travail, aux revenus, à la propriété du capital, à l’entrepreneuriat et peut-être même à la place que le salariat occupe aujourd’hui dans nos vies.
Je ne sais pas quelle société émergera de cette transformation.
Personne ne le sait.
Mais mon intuition est que nous devrions chercher autant que possible à diffuser ces outils, permettre au plus grand nombre de les utiliser, favoriser l’expérimentation et laisser apparaître de nouvelles manières de créer et de contribuer, plutôt que prétendre dessiner dès aujourd’hui depuis le sommet l’organisation exacte du monde qui doit en sortir.
L’histoire économique racontée dans ce site m’incite précisément à cette prudence.
Les grands bouleversements produisent presque toujours des effets que leurs contemporains n’avaient pas prévus.
Certaines activités disparaissent.
D’autres naissent.
Des prix changent.
Des compétences deviennent soudain précieuses ou beaucoup moins rares.
De nouvelles formes d’organisation apparaissent.
Et si les problèmes changeaient eux aussi ?
Il y a une autre raison pour laquelle je regarde cette période avec autant de curiosité.
Nous essayons aujourd’hui de résoudre des problèmes économiques et sociaux en supposant souvent, sans même nous en rendre compte, que le monde de demain ressemblera encore beaucoup à celui d’aujourd’hui.
Nous raisonnons sur le travail, les retraites, le financement de la protection sociale, les pénuries de main-d’œuvre, la croissance, la productivité ou la redistribution en partant d’une structure économique que nous connaissons.
Mais cette structure elle-même pourrait changer.
L’intelligence artificielle n’est probablement qu’une partie du phénomène.
La robotique progresse.
L’automatisation gagne des activités jusque-là difficiles à mécaniser.
Les systèmes autonomes deviennent plus capables.
La production intellectuelle devient progressivement moins coûteuse.
Et si ces technologies continuent à progresser, certaines questions qui nous paraissent aujourd’hui centrales pourraient, demain, se poser très différemment.
Prenons un exemple simple.
Nous nous demandons aujourd’hui comment une société vieillissante pourra fonctionner avec proportionnellement moins d’actifs.
Cette question est parfaitement légitime dans l’économie actuelle.
Mais si, demain, un travailleur accompagné par des systèmes d’intelligence artificielle et des machines automatisées peut produire plusieurs fois plus de valeur qu’aujourd’hui, le nombre de travailleurs ne signifiera plus exactement la même chose économiquement.
Le véritable sujet pourrait moins devenir :
« Combien avons-nous de travailleurs ? »
que :
« Quelle quantité de richesse chaque travailleur, chaque entreprise et chaque système automatisé est-il capable de produire ? »
Même chose pour les pénuries de main-d’œuvre.
Nous cherchons aujourd’hui comment recruter davantage de personnes pour accomplir certaines tâches.
Mais pour une partie d’entre elles, la question pourrait progressivement devenir :
« Avons-nous encore besoin qu’un humain accomplisse cette tâche de cette manière ? »
Cela ne signifie pas que le travail humain disparaîtra.
Il peut au contraire se déplacer vers d’autres activités, de nouvelles formes de création, de relation, de décision, d’entrepreneuriat ou de contribution qui n’existent pas encore.
L’histoire économique nous a déjà montré plusieurs fois que les technologies ne se contentent pas de remplacer des métiers.
Elles transforment aussi ce que nous considérons comme un travail utile, rare ou économiquement précieux.
Le même raisonnement vaut pour l’abondance.
Pendant presque toute l’histoire économique, les sociétés ont dû organiser la répartition de ressources rares.
Mais que se passe-t-il lorsque certaines ressources deviennent soudain beaucoup moins rares ?
Si produire du texte, du code, une analyse, une traduction, une image, une conception technique ou une assistance intellectuelle devient extrêmement peu coûteux, les institutions et les modèles économiques construits autour de leur rareté devront nécessairement s’adapter.
Et la robotique pourrait prolonger cette transformation dans le monde physique.
Une économie capable d’automatiser une part croissante de la production matérielle pourrait déplacer encore davantage la frontière entre ce qui est rare et ce qui ne l’est plus.
Cela ne fera pas disparaître la rareté.
Il restera toujours des ressources limitées : énergie, matières premières, espace, temps humain, attention, compétences particulières, confiance ou désirabilité.
Mais la géographie de la rareté pourrait profondément changer.
Et lorsque la rareté change, les prix, les métiers, les revenus, les entreprises et les institutions changent avec elle.
C’est pourquoi je me méfie instinctivement des visions trop figées de l’avenir.
Nous devons évidemment résoudre les problèmes que nous avons aujourd’hui.
On ne peut pas demander à une personne en difficulté d’attendre qu’une technologie future améliore peut-être la situation.
Mais lorsqu’une politique, une réglementation ou une institution est pensée pour organiser plusieurs décennies à venir, il me paraît essentiel de conserver suffisamment de souplesse pour admettre que le problème que nous cherchons à résoudre aujourd’hui ne se posera peut-être plus de la même manière demain.
Nous dépensons parfois énormément d’énergie à optimiser les réponses apportées à un monde qui est déjà en train de changer.
La vraie prudence ne consiste donc pas seulement à prévoir les risques.
Elle consiste aussi à reconnaître que nous sommes très mauvais pour prévoir les possibilités.
Qui, il y a trente ans, aurait correctement anticipé l’économie des smartphones, des plateformes numériques, du travail à distance, de la création de contenu en ligne ou de l’intelligence artificielle générative ?
Et qui peut aujourd’hui décrire avec certitude ce que permettront l’IA et la robotique dans vingt ans ?
Personne.
C’est précisément pour cette raison que mon inclination reste libérale.
Non pas parce que je crois que le marché connaît l’avenir.
Il ne le connaît pas davantage que l’État.
Mais parce qu’un système laissant une grande place à l’expérimentation, à l’initiative, à l’erreur, à la concurrence des solutions et à l’adaptation me semble mieux armé face à un avenir que personne ne peut dessiner précisément.
Il ne s’agit donc pas de croire que la technologie résoudra automatiquement nos problèmes.
Il s’agit de garder ouverte une autre possibilité :
certains des problèmes qui structurent aujourd’hui notre débat économique pourraient bientôt changer de nature parce que les capacités humaines et technologiques auront elles-mêmes changé.
Et peut-être que la grande question des prochaines décennies ne sera plus seulement :
« Comment répartir au mieux une économie de rareté ? »
mais aussi :
« Comment organiser une société lorsque certaines formes de production commencent à devenir abondantes ? »